โ๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐, ๐๐๐๐-๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐ ๐๐๐๐โฆโ
(๐๐ง๐ ๐๐ฎ๐ญ๐ซ๐ ๐ฬ๐ฉ๐จ๐ช๐ฎ๐)
15 avril 1980, j'รฉtais en 5รจme du secondaire au collรจge Notre-Dame (Bosembo) ร Kinshasa. Depuis que notre famille avait dรป dรฉmรฉnager de l'appartement de fonction qu'occupait mon pรจre, dans la commune de Gombe, nous habitions dรฉsormais la maison qu'il avait achetรฉe dans la commune de Kinshasa. Ce fut un changement radical dans notre vie, une adaptation ร de nouvelles rรฉalitรฉs.
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Chaque matin, je traversais ร pied toute la commune de Lingwala, depuis l'avenue des Huileries jusqu'ร l'avenue du 24 novembre, et de lร j'accรฉdais ร mon รฉcole, situรฉe ร une centaine de mรจtres dans une rue adjacente. Je pouvais emprunter l'avenue Itaga, qui รฉtait ร l'รฉpoque entiรจrement asphaltรฉe depuis les abords du grand marchรฉ, mais je prรฉfรฉrais prendre un raccourci en traversant le Camp PLZ (Plc), un ancien lotissement rรฉservรฉ aux travailleurs des Plantations LEVER, une multinationale qui a รฉtรฉ un poids lourd de l'รฉconomie du Congo depuis l'รฉpoque coloniale.ย
Tรดt le matin, sur le chemin de l'รฉcole on pouvait entendre, venant des maisons situรฉes au bord de la route, le son des transistors dรฉversant un flot de musique et d'actualitรฉs. Il n'existait ร l'รฉpoque qu'une seule chaรฎne de radio รฉmettant en FM, la voix du Zaรฏre (et une seule chaรฎne de tรฉlรฉvision d'ailleurs). Mais, beaucoup de gens captaient des stations de radio รฉtrangรจres รฉmettant en ondes courtes, comme Radio France internationale ou La Voix de l'Amรฉrique. Cela surtout pour avoir des informations non contrรดlรฉes par le pouvoirโฆ
Je me souviens qu'ร midi, lorsque nous rentrions affamรฉs de l'รฉcole, on entendait ร travers les fenรชtres des maisons le son des musiques classiques (j'ai su plus tard que c'รฉtait la 5e symphonie de Beethoven qui รฉtait diffusรฉe par La Voix du Zaรฏre avant le journal de la mi-journรฉe). Si bien que j'avais fini par dรฉvelopper un rรฉflexe de Pavlov : pendant longtemps la musique classique me donnait faim. Car je l'รฉcoutais aprรจs la sortie d'รฉcole, au moment oรน la faim tenaillait nos estomacs d'adolescents .
Les maisons du camp PLZ n'avaient pas de clรดtures, ย et ร force de passer par ce trajet j'avais fini par observer les gens et mรชme noter leurs habitudes matinales. ย Un monsieur d'un certain รขge รฉtait souvent ร sa fenรชtre en train d'observer les passants matinaux, son transistor collรฉ ร l'oreille. Il รฉtait habituellement impassible et indiffรฉrent. Mais ce matin-lร , alors que je passais devant chez lui, il mโappela : โHรฉ ! petit viensโ. Je me suis approchรฉ avec hรฉsitation, me demandant ce qu'il voulait.ย
โOรน รฉtudies-tu ?โย
โร Bosembo, papaโ ai-je rรฉponduย
Tu connais Jean Paul Sartre ?
Oui, papa !ย
Effectivement en 5e des humanitรฉs on avait dรฉjร eu le cours de philosophie. On avait notamment appris la philosophie bantoue du pรจre Tempels, les grecs Aristote, Socrate et Platon, le franรงais Descartes, ainsi que l'existentialisme avec Theilard de Chardin, et surtout Sartre qui รฉtait prรฉsentรฉ comme une figure de proue avec son fameux โl'existence prรฉcรจde l'essenceโ.
J'ai pensรฉ qu'il voulait peut-รชtre me tester. Mais, il fit une pause et m'annonรงa :
โPetit, Jean Paul Sartre est mort ce matinโ.ย
Je l'ai remerciรฉ pour la nouvelle et ensuite je me suis empressรฉ de reprendre la route, car j'avais un peu de retard ce matin-lร . ย Je fus le premier ร annoncer la nouvelle ร mes condisciples et ร notre professeur de franรงais, un belge nommรฉ monsieur Taverne. ย
ย
Aujourd'hui, avec le recul je me pose plusieurs questions :
Est-ce que le programme scolaire actuel est toujours aussi riche et ambitieux pour donner aux รฉlรจves une base solide de connaissances, comme ce fut le cas ร notre รฉpoque ?
Le niveau des bacheliers actuels en RDC me fait douter.ย
Est-ce qu'il viendrait ร l'esprit de quelqu'un aujourd'hui d'informer dans la rue un jeune รฉlรจve de la disparition d'un philosophe ou d'un intellectuel majeur ?
J'ai l'impression que nous avons changรฉ d'รฉpoque. La grande majoritรฉ des jeunes s'intรฉressent plus aux stars de la musique et du sport, aux influenceurs abrutissants des rรฉseaux sociaux et aux charlatans de toutes sortesโฆ
On a mรชme inventรฉ un mot mรฉprisant pour qualifier toute personne faisant montre d'une culture gรฉnรฉrale : โNionsologueโ.
Cette situation prรฉfigure un naufrage de notre jeunesse et un danger pour l'avenir de la RDC.ย
Me Charles KABUYA.