Migrants
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L'arrivée à Kinshasa d'un premier groupe de 15 migrants refoulés des États-Unis suscite une importante polémique dans l'opinion publique, qui estime que le gouvernement congolais n'a pas suffisamment communiqué sur le sujet. De ce que l'on sait, il s'agirait d'un accord conclu avec l'administration américaine pour accueillir “temporairement” des migrants expulsés par les Usa. Peu de précisions ont été données sur, notamment sa durée, les modalités de leur prise en charge, le nombre de personnes qui seront accueillies à terme, et surtout, l'intérêt de cet engagement pour la RDC.
La première ministre a indiqué (par maladresse ?) au cours d'une interview, où elle a semblé être mal à l'aise avec ce sujet, qu'il s'agissait d'un “service rendu”.

Si les autorités congolaises paraissent gênées aux entournures, c'est parce qu'il s'agit d'une question sensible. La politique d’externalisation de l'accueil des migrants et du refoulement des irréguliers dans les pays tiers, qui a été initiée par certaines puissances occidentales, est mal perçue et très critiquée de par le monde. On se souvient de la réprobation générale qu'avait suscité le “deal” qu'avait conclu le Rwanda avec le Royaume-Uni en échange d'une compensation financière. Plus particulièrement, la brutalité avec laquelle les services d'immigration américains ont opéré les arrestations et les expulsions des étrangers avait été choquante. 

Par ailleurs, la RDC est, elle-même, en proie à une crise de déplacés internes, victimes de la situation de guerre endémique qui sévit dans la partie est du pays. Crise à laquelle s'ajoute celle des milliers de réfugiés cycliques en provenance de certains pays limitrophes, comme la Centrafrique et le Sud-Soudan.
Certains commentateurs n'hésitent pas à rappeler que c'est la grande tradition d'accueil de la RDC qui est aujourd'hui à la base de ses malheurs dans l'est du pays. L'arrivée en 1994 des millions de rwandais fuyant les violences liées au génocide a fait le lit de l'instabilité et des affrontements armées qui ont plongé cette région dans le chaos, causant au passage plusieurs millions de victimes congolaises.
 
Vu tel quel, ce tableau a de quoi inquiéter, et même susciter une désapprobation dans l'opinion publique congolaise. Un chat échaudé craint l'eau froide, dit-on…

Cependant, au-delà des critiques légitimes et des inquiétudes fondées, il faut se poser une question fondamentale, qui est celle de l'intérêt. 
On dit que les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts. Ce concept, popularisé notamment par le général De Gaulle, est au cœur de la géopolitique moderne. 
Alors quel intérêt pour la RDC dans cet accord sur les migrants ?

UNE LECTURE GÉOPOLITIQUE S'IMPOSE 
Dans l'histoire de la RDC, les périodes de stabilité générale dans le pays représentent moins de la moitié de son temps d'existence.
Dès l'indépendance en 1960, jusqu'en 1968, le pays faillit éclater sous des événements tragiques : les sécessions katangaise et du Sud-Kasaï, l'occupation de la partie orientale par les forces fidèles à Lumumba après son assassinat, ainsi que la vaste rébellion muleliste qui secoua plus de la moitié du pays avec son alliance avec les simbas à l'est du territoire congolais.

Après cette époque trouble, il s'en suivra une période de stabilité de presque 28 ans (1968-1996), certes émaillée de brefs conflits, dont certains étaient marginaux (les deux guerres du Shaba, les attaques de Moba, les tentatives de putschs militaires controversées…) Mais, globalement le pays était stable et tout le territoire était sous le contrôle du pouvoir.
 
La particularité de cette période de paix et de stabilité est l'alliance stratégique qu'avait le pouvoir de Mobutu avec l'Occident, en particulier avec les Usa et la France. Le Zaïre était le point focal des intérêts des occidentaux en Afrique centrale, et ceux-ci lui garantissaient en retour un appui contre les actions de déstabilisation. D'où par exemple l’intervention militaire française à Kolwezi et celle du Maroc (avec un appui logistique occidental) lors des deux guerres du Shaba.
 
Mais, le basculement du monde après la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, va changer la donne. Mobutu ne sut pas négocier ce virage pour garder ses alliances stratégiques dans un nouveau contexte où la guerre froide était dépassée après l'effondrement du bloc soviétique. Il ne sut pas s'adapter à l'exigence de l'ouverture démocratique prônée au sommet de La Baule en 1990 par le président François Mitterrand, qui lia désormais l'aide de la France à la démocratisation.
Au contraire, le pouvoir de Mobutu parut inapte à une transformation, poussif et manœuvrier dans ses initiatives, et dépassé face à une opposition revancharde et très active.
 
C'est au cours de cette période, en 1993, que va arriver au pouvoir l'administration démocrate de Bill Clinton aux USA. Ce dernier, qui avait une aversion pour Mobutu, va prendre l'initiative d'une nouvelle politique en Afrique centrale. Ignorant le Zaïre, il va redistribuer les cartes dans la région au profit de l'Ouganda et de son protégé, le Fpr rwandais à majorité tutsi, qu'il va aider à prendre le pouvoir au détriment du pouvoir hutu, créant par ailleurs conditions du génocide.
 
La même année, Bill Clinton reconnaîtra le gouvernement angolais, que l'Amérique avait combattu auparavant à cause de son idéologie socialiste et sa proximité avec le bloc de l'est. Ce pays, riche en pétrole, va devenir au fil du temps un partenaire essentiel des Usa. Tous ces changements ont été effectués au détriment du Zaïre, dont l'intérêt stratégique semblait désormais amoindri.
 
Sans le totem d'immunité qu'était son alliance stratégique avec, principalement, les Usa et la France, le Zaïre était bon pour être assailli. Des appétits jaillirent aux frontières du pays, agitant la menace tant redoutée de la balkanisation du pays.
Le reste on connaît, le pays n'a plus connu de paix et de stabilité totale depuis les premiers assauts rwando-ougandais autour des années 1995-96, soit 30 ans d'agressions, de violation d'intégrité territoriale, de pillages de ressources naturelles et de violences indicibles, pour un bilan de plusieurs millions de morts.

REBÂTIR UNE STRATÉGIE D'ALLIANCES POUR PROTÉGER LES INTÉRÊTS DE LA RDC 
Il est une vérité indéniable que les pays qui connaissent la paix et la stabilité ont développé des capacités de défense et de dissuasion. Cela conformément au principe qui voudrait que “pour être respecté il faut être craint”. 
 
Cependant, à moins d'être une puissance majeure, il est rare qu'un pays assure seul sa défense. La plupart de ces pays ont mutualisé leurs forces. 
C'est le cas notamment de l'OTAN, dont le rôle est d'assurer la défense commune des 32 pays européens membres de l'organisation.
 
C'est aussi le cas de l’OTSC, l'alliance militaire menée par la Russie, qui regroupe quelques anciennes républiques soviétiques, comme l’Arménie, la Biélorussie ou encore le Kazakhstan. 
 
Au Moyen-Orient, les monarchies pétrolières se sont placées sous le parapluie américain et abritent plusieurs bases américaines sur leurs territoires dans le cadre des accords de défense.
 
On retrouve la même situation en Asie où, en dehors des puissances nucléaires que sont l'Inde et la Chine, les puissances économiques telles que le Japon, la Corée du Sud et Taïwan sont sous alliance stratégique avec les Usa pour leur protection.

En Amérique latine, le “grand-frère” américain veille au grain et n'hésite pas à intervenir au grand jour lorsqu'il sent la situation lui échapper. C'est ce qu'il a fait récemment au Venezuela, et auparavant au Chili pour renverser le pouvoir de gauche de Salvador Allende, ou encore au Panama et à Grenade.

Quant à l'Afrique, partie du monde où l'instabilité bat son plein dans plusieurs zones, on notera que c'est le continent le moins organisé sur le plan de la défense commune. Dans un contexte où l'Union africaine peine à faire respecter sa charte, sans parler de son incapacité à imposer la paix sur de nombreux théâtres d'affrontements, les organisations régionales qui ont des velléités de défense commune, comme la Cedeao ou la Sadc, n'ont développé que des mécanismes rudimentaires, qui s'avèrent inopérants pour mobiliser efficacement les forces de défense mutuelle. Elles sont paralysées par les contradictions et les intérêts divergents des pays membres. On l'a vu avec l'incapacité de la Sadc à organiser efficacement et durablement une force militaire pour venir en aide à l'un de ses membres agressé, en l'occurrence la RDC. 

On notera que la plupart des pays africains qui connaissent une longue stabilité sont tributaires d'alliances externes, qui sont soit des groupements d'intérêt transcontinentaux, comme le commonwealth, soit des alliances au parfum néocolonial qui persistent dans l'ancien pré carré français. D'ailleurs, des pays comme le Sénégal, la Côte d'Ivoire ou le Gabon abritent des bases militaires françaises qui garantissent une protection contre les déstabilisations extérieures.

Depuis la perte d'intérêt stratégique de la RDC, le pays a été affaibli sur le plan militaire et désorganisé par les agressions. Il n'a dû sa survie que grâce à une coalition de quelques pays africains venus à sa rescousse en 1998, au moment où ⅔ de son territoire étaient aux mains des rébellions d’obédience rwando-ougandaise, ainsi qu'au déploiement de la plus importante mission de paix de l'histoire de l'Onu. Mais aujourd'hui, le Zimbabwe, la Namibie et l'Angola ne sont plus dans les mêmes dispositions. 

La RDC n'a trouvé aucun écho de solidarité auprès des pays africains. Bien au contraire, des présidents africains s'affichent main dans la main avec Paul Kagame, alors qu'il viole ouvertement la charte de l'Union africaine et qu'il envahit et pille son voisin. Chose inimaginable en Europe par exemple, où un dirigeant qui commettrait de tels actes contre un pays voisin serait mis au ban des nations, sanctionné, voire défait par une coalition militaire. 
 
Par conséquent, la RDC doit se trouver d'autres alliés pour assurer une dissuasion permanente, car la situation est très particulière : un territoire aux dimensions sous continentales, avec neuf frontières à protéger. Cela en fait un pays particulièrement vulnérable. Sa défense ne peut s'inscrire que dans une stratégie d'alliances et de coopération régionale. Sauf que certains de ces voisins sont des pays hostiles (cas du Rwanda, et dans une certaine mesure de l'Ouganda). Dans ces conditions, il est indispensable de muscler la stratégie d'alliances, avec des partenaires qui soient en mesure d'aider le pays à se défaire des obstacles à la paix et à la stabilité sur son territoire.
 
Alors que l'intérêt stratégique de la RDC est aujourd'hui retrouvée à la faveur des mutations technologiques et des menaces dues au changement climatiques, qui nécessitent l'emploi dans les process industriels des minerais rares (dits critiques) dont regorge le Congo, l'heure est venue de rebâtir les alliances dans une stratégie globale visant à protéger les intérêts du pays, qui sont ceux de la paix et du développement. C'est à cela que doit servir en priorité le potentiel du Congo.

Les Usa, avec l'administration Trump, ont démontré leurs bonnes dispositions pour aider la RDC à atteindre cet objectif, alors même que la France, pays avec lequel le Congo partage la francophonie et une longue histoire d'amitié, manifeste visiblement sa préférence pour le pays hostile à la RDC qu'est le Rwanda. D'ailleurs, ce dernier pays a bénéficié d'appuis occidentaux qui lui ont permis de consolider son appareil militaire et de poursuivre ses objectifs hégémonistes en violant en toute impunité le droit international. 
 
Les alliances stratégiques sont incontournables dans le contexte géopolitique actuel. Même le tout puissant Israël a besoin de l'appui des USA pour atteindre ses objectifs militaires à ses frontières et au Moyen-Orient.

Alors, au moment où plusieurs pays africains ont conclu des accords avec les Usa pour accueillir des migrants refoulés (Ghana, Cameroun, Guinée équatoriale etc) peut-on mettre dans la balance “un service rendu” temporairement (dans le respect de la souveraineté et des droits humains) et l'avenir de 120 millions de congolais, qui ont plus que besoin de paix et de développement après 30 ans de violences et déstabilisation ? 

Charles KABUYA