La dernière sortie du président rwandais devant le corps diplomatique accrédité à Kigali n'aura pas surpris ceux qui s'intéressent à la psychologie de ce personnage.
Snobant l'accord de paix qu'il a signé (manifestement contre son gré) à Washington, il a gardé une posture de défi face à l'administration américaine. Pourtant, les sanctions annoncées contre son appareil militaire par les Usa semblent, aux derniers signes d'agitation, avoir un effet perturbateur sur son pouvoir.
D'ailleurs la perspective de non reconduction des financements européens pour son armée a aussi déclenché chez lui une réaction quasi épidermique, qui s'est traduite par le retrait du contingent de ses soldats dépêchés en Jamaïque, et surtout la menace de retirer ses troupes du Mozambique où elles assurent la protection des intérêts pétroliers et gaziers occidentaux.
Cet ultime chantage confirme un renversement de paradigme : Kagame n'est plus le chouchou de certaines capitales occidentales, à qui on a toujours tout passé, y compris ses violations des droits humains et celles répétées de la souveraineté congolaise. Plus particulièrement, la réprobation de son agression du territoire congolais et des violences qui y sont liées, notamment par ses proxies de l'Afc/M23, a gagné l'opinion internationale à tel point que l'image du Rwanda s'en trouve aujourd'hui considérablement détériorée. Kagame lui-même est passé du stratège militaire qui fascine certains milieux au dictateur implacable et fauteur de guerre ; tandis que son armée, réputée pour sa discipline, est de plus en plus associée aux groupes armées qu'il instrumentalise, ou au mieux à une force au service d'un pouvoir prédateur, loin de ce qu'on attend des armées républicaines éligibles aux missions de paix des Nations Unies.
EST-IL ENCORE INTÉRESSANT POUR LE RWANDA DE POURSUIVRE SUR UNE VOIE QUI ENTAME SON CRÉDIT INTERNATIONAL ?
L'obstination de Kagame à maintenir ses troupes sur le sol congolais et de continuer à soutenir l'occupation des villes et territoires de la RDC par ses proxies est, de l'avis général, surtout liée au bénéfice colossal qu'il en tire avec le pillage des ressources naturelles, et aussi à ses visées territoriales à peine dissimulées.
Mais est-ce encore réaliste aujourd'hui, alors que la donne a changé avec l'implication de plus en plus affirmée des acteurs étatiques majeurs sur les minerais critiques congolais ?
Sur ce point, l'entrée en lice des américains à travers un accord multilatéral qui renforce le cadre légal d'exploitation et d'exportation des minerais critiques, aura à terme pour conséquence de marginaliser considérablement les filières de contrebande, dont le Rwanda (et l'Ouganda dans une certaine mesure) est le champion. Elles n'auront plus un grand avenir et un grand intérêt pour un État.
Au contraire, le Rwanda a plutôt intérêt à s'insérer dans le schéma de cet accord, qui lui garantit d'ailleurs des profits substantiels tirés de la chaîne de valeurs.
S'agissant des visées territoriales, elles sont complètement utopiques. Les Nations Unies, l'Union africaine, l'Union européenne, les Usa ainsi que toutes les grandes puissances ont tous affirmé leur attachement à l'intégrité territoriale de la RDC.
Quant aux préoccupations sécuritaires du Rwanda, elles sont largement prises en compte par l'accord de Washington. Les mécanismes conjoints prévus peuvent parfaitement éliminer toute menace des forces négatives, dont les fameux Fdlr, qui ne sont du reste que prétexte fallacieux.
Mais, malgré ces évidences et le caractère pernicieux de la voie belligérante qu'il poursuit, le dirigeant rwandais s'obstine et semble inflexible à un point qui peut friser l'irrationnel.
*UNE PSYCHOLOGIE RIGIDE*
Depuis le déclenchement des violences au Rwanda par le Fpr en octobre 1990 et sa prise de pouvoir extrêmement sanglante en 1994 (au milieu d'un génocide), Paul Kagame n'a vécu et ne vit que pour la guerre.
Son univers, fait de menaces et de défis sécuritaires, semble l'avoir enfermé dans une bulle psychologique complexe, qui peut rendre inintelligibles ses actes et dérouter par son penchant pour la violence comme mode de résolution des problèmes.
Ainsi, il voudrait que son armée soit la plus forte pour lui permettre d'assouvir son besoin de puissance et d'imposer ses solutions par cette violence, cela tout aussi bien sur le plan interne qu'avec ses voisins.
Sans être psychologue, on peut déceler chez lui un réflexe permanent du défi et du bras de fer. Aussi, lorsque le président Tshisekedi déclara que “Goma ne tombera jamais”, ce fut comme un défi lancé contre Kagame, qui va alors déployer une armada considérable pour le relever et prouver qu'il est le plus fort.
Ce profil psychologique rigide doit être pris en compte dans les initiatives diplomatiques.
Cet homme, capable de tout et du pire, n'est pas forcément dépourvu de tout bon sens.
Le tout est qu'il n'ait pas l'impression d'avoir perdu la partie…
D'où il serait nécessaire de ne pas négliger la diplomatie africaine “sous le baobab”, qui pourrait jouer un rôle dans l'apaisement des tensions égotiques qui sont en filigrane derrière ce conflit…
Charles KABUYA